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Migraine et Sommeil : Questions/Réponses

À l’occasion de la conférence de presse organisée le 11 septembre par La Voix des Migraineux et l’agence The Desk, nous avons rencontré le Dr Cécile Aerts, neurologue spécialisée dans la migraine et le sommeil.

Exerçant au sein du pôle sommeil de la Clinique Beau Soleil, à Montpellier, elle nous apporte son éclairage sur les liens entre la migraine et le sommeil, deux domaines étroitement liés qui jouent un rôle essentiel dans la qualité de vie des personnes concernées.

 Le journaliste Sébastien Borgnat, présentateur du Sommet Francophone de la Migraine, lui a posé nos questions.

  • Sébastien Borgnat : Parlons-en justement avec une spécialiste du sommeil, le Dr Cécile Aerts. Docteur, décrivez-nous ce qui se passe dans l’organisme pendant le sommeil.

Dr Cécile Aerts : Pour comprendre le lien avec la migraine, il faut d’abord comprendre, globalement, comment fonctionne le sommeil. Il existe deux grands systèmes : la pression de sommeil, d’un côté, et la pression d’éveil, liée au rythme circadien, de l’autre. Il faut que ces deux systèmes soient correctement alignés pour que les « portes du sommeil » s’ouvrent.

La pression de sommeil est assez simple à comprendre : elle augmente au fil de la journée en fonction de ce que vous faites. Rester inactif toute la journée n’est pas la même chose que courir un marathon ou fournir de gros efforts intellectuels. Tout au long de la journée, vous consommez de l’énergie et vous accumulez notamment de l’adénosine. Au niveau cérébral, cette adénosine fonctionne un peu comme une jauge d’énergie : le cerveau « sait » ainsi où il en est.

En parallèle, le rythme circadien maintient une pression d’éveil relativement importante au cours de la journée, avec une petite baisse en début d’après-midi — la classique somnolence postprandiale. Lorsque la pression d’éveil s’effondre et que la pression de sommeil est au plus haut, les portes du sommeil s’ouvrent. Si tout se passe bien et que nous sommes bien synchronisés, cela se produit la nuit.

Le principal synchroniseur de notre rythme circadien est la lumière du soleil. Certaines cellules de la rétine, qui ne participent pas directement à la vision mais contiennent de la mélanopsine, détectent la luminosité. La lumière inhibe la sécrétion de mélatonine ; lorsque la lumière disparaît, la mélatonine est sécrétée et envoie au cerveau le signal qu’il fait nuit et qu’il est temps de dormir.

D’autres facteurs interviennent bien sûr : des émotions fortes — un chagrin, une grande excitation — ou encore la douleur peuvent retarder l’endormissement et perturber le sommeil.

  • Sébastien Borgnat : Quels sont maintenant les mécanismes qui relient la migraine et le sommeil ? Où en est la recherche sur le sujet et quelles sont les dernières avancées ?

Dr Cécile Aerts : C’est assez complexe, car de nombreux facteurs interviennent dans la genèse d’une crise migraineuse. Mais il existe des liens évidents entre sommeil et migraine, comme Cassandre vient de l’illustrer. Une crise peut fragmenter le sommeil et en dégrader la qualité. Or, lorsque l’on a mal dormi, on est souvent plus irritable et notre seuil de sensibilité à la douleur se modifie : on peut avoir mal plus rapidement et plus intensément. Cela participe à une sensibilisation du système trigémino-vasculaire, impliqué dans les crises migraineuses, et peut à son tour favoriser la migraine. C’est un cercle vicieux.

Il faut garder en tête que les personnes migraineuses présentent environ cinq fois plus de troubles du sommeil que la population générale. La question est alors de savoir quelle est la nature exacte de ce lien : s’agit-il d’un lien de cause à effet, ou migraine et troubles du sommeil partagent-ils en partie une physiopathologie commune ? C’est plus complexe.

Certaines structures cérébrales importantes dans la gestion de la douleur interviennent aussi dans la régulation du sommeil, notamment l’hypothalamus. Dans l’hypothalamus se trouve le noyau suprachiasmatique, notre grande horloge centrale — une sorte de « Big Ben » du cerveau. Nous avons des horloges dans de nombreuses cellules de l’organisme, et ces horloges communiquent entre elles. Il existe donc une véritable dimension temporelle.

Dans la migraine, des études d’imagerie fonctionnelle montrent que l’hypothalamus peut s’activer jusqu’à 48 heures avant le début d’une crise. Cette région est donc impliquée à la fois dans la régulation du sommeil et dans la genèse des migraines.

Il existe également des messagers communs. La mélatonine, souvent appelée « hormone du sommeil », est sécrétée la nuit en l’absence de lumière. Son effet potentiel sur la migraine reste complexe : certaines études suggèrent un bénéfice, mais ses effets peuvent varier selon les récepteurs. L’orexine, très connue dans le domaine du sommeil comme molécule de l’éveil, possède des récepteurs au niveau du système trigémino-vasculaire. L’adénosine, qui s’accumule dans la journée, peut entraîner une vasodilatation. Enfin, le CGRP et le PACAP, très étudiés dans la migraine, ont très probablement aussi un rôle dans la régulation du sommeil, même si les données restent encore insuffisantes.

Une méta-analyse sur les gènes de susceptibilité à la migraine a identifié 168 gènes, dont 110 sont des gènes liés aux horloges biologiques. Il devient donc difficile de nier un lien entre rythme circadien et migraine.

Concrètement, environ un patient sur deux rapporte un horaire préférentiel de migraine, sans que ce soit toujours la même heure. Certains ont des migraines purement hypniques, mais ce n’est pas la majorité. En revanche, lorsqu’on regarde le jour préférentiel, le samedi ressort nettement : le changement de rythme du week-end peut favoriser les crises.

Cela pose une question thérapeutique : peut-on utiliser le sommeil lui-même comme un levier dans la migraine, en optimisant d’abord le sommeil physiologique et, peut-être, dans certains cas, en utilisant certaines molécules comme la mélatonine ?

  • Sébastien Borgnat : Les patients entendent souvent le même conseil : se coucher et se lever à des heures régulières, bien dormir. Pourtant, cela ne fonctionne pas pour tout le monde, comme on l’a vu avec Cassandre. Que leur dites-vous ?

Dr Cécile Aerts : Cela ne fonctionne pas à chaque fois, mais le message reste important. De façon générale, la régularité des horaires — et surtout l’heure de lever — est essentielle, car elle aide aussi à stabiliser l’heure du coucher. Pour la santé en général, et notamment sur le plan cardiovasculaire, l’irrégularité des horaires de coucher et de lever compte beaucoup, au-delà de la seule durée de sommeil.

Chez les patients migraineux, il semblerait qu’il y ait moins de mélatonine que dans la population générale. On observe aussi une diminution du taux de mélatonine pendant les crises. Mais mesurer la mélatonine est compliqué : il faut tenir compte de l’obscurité, du moment du prélèvement et du fait que l’on peut perturber le sommeil en réveillant la personne. On utilise donc notamment des dosages urinaires ou salivaires.

Il est également possible que les personnes migraineuses présentent une hypersensibilité à la lumière bleue. D’où une recommandation générale, peut-être encore plus importante chez elles : limiter l’exposition aux écrans LED, qu’il s’agisse des téléphones, des ordinateurs ou des téléviseurs, en particulier avant le coucher. Personnellement, je préconise un « couvre-feu numérique » au moins deux heures avant le coucher. Ce n’est pas simple de lâcher son téléphone, mais mieux vaut revenir à un livre papier plutôt qu’à une liseuse, afin d’éviter cette stimulation et le blocage de la sécrétion de mélatonine.

Il faut aussi renforcer les synchroniseurs du rythme circadien : s’exposer à la lumière naturelle dans la journée et pratiquer une activité physique. On recommande souvent l’activité physique le matin pour favoriser la synchronisation, mais son horaire peut aussi dépendre du chronotype : les personnes plutôt du matin peuvent privilégier le matin ; celles plutôt du soir peuvent parfois la pratiquer plus tard. Dans tous les cas, mieux vaut rester sur une activité douce : yoga, natation douce, par exemple, plutôt qu’un effort fractionné ou très cardio juste avant de dormir.

  • Sébastien Borgnat : Encore une question rapide sur les crises de migraine qui surviennent la nuit : pourquoi aparaissent-elles pendant le sommeil ?

Dr Cécile Aerts : Nous avons plusieurs cycles au cours de la nuit : sommeil léger, sommeil profond puis sommeil paradoxal.

Chez les patients migraineux, l’architecture du sommeil est-elle réellement différente ? Ce n’est pas certain. Plusieurs études montrent néanmoins une diminution du sommeil paradoxal. Toute la question est de savoir si la migraine survient plutôt en fin de nuit — au moment où le sommeil paradoxal est plus abondant — et réveille le patient, ou si une diminution du sommeil paradoxal contribue elle-même à générer la migraine. Nous n’avons pas encore de réponse définitive.

Toutes les personnes migraineuses n’ont pas des migraines purement hypniques. Quand les crises sont essentiellement nocturnes ou matinales, il faut aussi rechercher une éventuelle comorbidité du sommeil, notamment un syndrome d’apnées du sommeil, qui peut favoriser les migraines du matin.

Les patients migraineux sont plus sujets aux troubles du sommeil, notamment à l’insomnie. [La transcription source comporte ici un passage manquant d’environ vingt secondes.] Nous manquons encore de données pour pouvoir affirmer certains liens avec certitude.

 

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Crédits : Miriam Alonso – Pexels