Les fake news sur la migraine : un héritage des temps anciens
Préambule
Je ne suis ni médecin, ni historienne, ni chercheuse. Mes objectifs premiers en rédigeant cet article sont de montrer que :
- Le concept de migraine en tant que maladie s’est construit au fil du temps, pratiquement dès la préhistoire.
- Il a suivi l’évolution vers la notion de médecine. En effet, dans les temps anciens, les « maladies » étaient considérées comme la conséquence d’influences externes, les esprits ou les démons.
La « médecine » au sens moderne du terme n’existait pas et les diagnostics et traitements s’appuyaient sur des croyances. Puis progressivement, cela a évolué vers une représentation mixte. Enfin, survint l’avènement de la médecine. Néanmoins, les pères de la médecine associaient un seul symptôme à une maladie. Or, le diagnostic de migraine repose sur un ensemble de symptômes.
Au fil de l’histoire, la compréhension des mécanismes de la migraine a évolué et bien que de nombreux érudits aient ouvert la voie vers une meilleure connaissance de celle-ci, une partie de leurs théories n’a pas été confirmée par la recherche scientifique et n’a plus valeur de vérité médicale.
Je me suis appuyée sur des références reconnues. On retrouve une multitude d’écrits qui évoquent la migraine sous différentes appellations en en décrivant les signes. Or, les critères diagnostiques de la migraine tels qu’on les connaît aujourd’hui n’existaient pas dans l’Antiquité. Les médecins et historiens l’ont identifié dans les textes anciens en repérant des symptômes typiques dans la description des signes. J’ai fait le choix de retenir les représentations qui sont encore, au 21ème siècle, la justification des plus fréquentes fake news.

Définitions du mot migraine.
- 1200 après J.-C. De formation populaire, le mot migraine est apparu au douzième siècle avec le sens non médical de « dépit, ennui » (sens qui perdure jusqu’à la fin du dix-neuvième siècle, à travers un verbe comme « migrainer » : « donner la migraine, agacer fortement »).
Source : La Migraine – Bibliothèques d’Université Paris Cité
- Dictionnaire de l’académie française 2025 :
- Douleur intense qui affecte une partie de la tête et qui s’accompagne souvent de troubles oculaires et de nausées. Avoir une forte, une violente migraine. Être pris de migraine, sujet à la migraine.
- Se dit couramment, de manière plus vague, de tout mal de tête.
Source : Migraine – Dictionnaire de l’académie française
- Dictionnaire Larousse 2025
- Affection caractérisée par la survenue d’accès répétés de maux de tête d’intensité variable, unilatéraux, accompagnée d’un malaise général, de nausées et de vomissements.
- Synonyme : céphalée
Source : Migraine – Dictionnaire Larousse
Évolution du concept de migraine à travers les âges
La préhistoire
De nombreux crânes préhistoriques présentant des traces de trépanations ont été retrouvés. Si bien souvent, il s’agissait manifestement de traiter un traumatisme crânien, dans d’autres cas, l’orifice et les signes de cicatrisation témoignaient d’une volonté d’intervenir sur une partie précise du crâne. Les historiens émettent l’hypothèse que l’intention était de traiter une douleur localisée et vraisemblablement la migraine. Cette pratique s’est poursuivie à travers les siècles et le monde.
Source : Migraine: A Review on Its History, Global Epidemiology, Risk Factors, and Comorbidities
Égypte antique 3150 ans avant J.-C. et écriture Sumérienne en Basse Mésopotamie
Dès – 3000 ans avant J-C, des textes en égyptien et sumérien attestent de la connaissance de la migraine.
On retrouve des références aux maux de têtes dans 4 papyrus magiques et médicaux de l’Égypte Ancienne dont le plus connu interprété comme l’émergence de la pensée médicale dans un univers religieux ou magique est le papyrus d’Ebers. Ils datent de -1500 avant JC mais ils reflètent en partie des connaissances plus anciennes.
Les céphalées unilatérales sont décrites. Néanmoins, aucun symptôme associé n’est cité. En conséquence, il est impossible de déterminer avec certitude qu’il s’agit de migraine. En effet, à l’heure actuelle, le diagnostic de migraine repose sur un ensemble de symptômes et non sur la seule douleur unilatérale.
Dans les théories les plus anciennes, la douleur des céphalées était attribuée aux démons. Vinrent ensuite des hypothèses plus médicales. La douleur de la céphalée serait la conséquence d’une digestion incomplète. Des humeurs douloureuses seraient libérées. Et cette théorie devint dominante pour les 3000 ans suivant.
Sources :
Migraine: A Review on Its History, Global Epidemiology, Risk Factors, and Comorbidities
Headache in Magical and Medical Papyri of Ancient Egypt
460 avant J.-C. – HIPPOCRATE
Hippocrate, souvent considéré comme le père de la médecine, a décrit des symptômes proches de la migraine, notamment des troubles visuels comparables à l’aura. Il cherche à expliquer ces phénomènes par des causes naturelles, en lien avec la théorie des humeurs, rompant ainsi avec les explications surnaturelles.
Source : Migraine: A Review on Its History, Global Epidemiology, Risk Factors, and Comorbidities
219 après J.-C. – Claude GALIEN
Il attribuait la cause de la migraine à un problème de bile jaune notamment à cause des nausées et vomissements. Pendant longtemps et aujourd’hui encore, la migraine a été désignée par le terme crise de foie. Toutefois, il a été le premier (connu à ce jour) à émettre l’hypothèse de l’implication des vaisseaux.
Sources :
La migraine chez l’adulte : de la physiopathologie jusqu’aux traitements
La vasodilatation a-t-elle un rôle dans la migraine ? Oui
980 après J.-C. – AVICENNE IBN SINA
Il décrit dans ses canons de la médecine différents types de maux de tête et cite la phonophobie et la photophobie. « Il pensait que la migraine pouvait provenir de l’os du crâne et du parenchyme crânien ; de la dure-mère ; de substances provenant du côté douloureux ou des veines et artères externes (origine extra crânienne) ; ou encore du cerveau et des méninges (pie-mère) ». En revanche, lui aussi attribuait la migraine à l’action des humeurs à l’instar des conceptions les plus anciennes.
Source : A review on the management of migraine in the Avicenna’s Canon of Medicine
1621 après J.-C. – Thomas WILLIS
Il a rédigé le premier traité moderne sur la migraine. Il émettait l’hypothèse de l’implication de la dilatation des vaisseaux sanguins dans les mécanismes de la migraine.
Source : Chapter 1 – History of migraine
1728 après J.-C. – Samuel TISSOT
Un médecin suisse, le docteur Samuel Tissot a rédigé vers 1780, le « Traité des nerfs et leurs maladies » qui resta une référence pendant des décennies. Il y consacre un chapitre sur la migraine. C’est la première description pratiquement complète des symptômes de la migraine qui est encore en partie d’actualité. En revanche, il attribuait la cause de la migraine à des troubles gastriques. Il a crée une bases de recherche sur la migraine pour les futurs médecins.
Source : An 18th century understanding of migraine – Samuel Tissot (1728-1797)
1810 après J.-C. – Henri LABARRAQUE
En 1837, Henri Labarraque a présenté sa thèse intitulée : « Essai sur la céphalalgie et la migraine ».
Dans son introduction, il explique les raisons qui l’ont porté à choisir ce sujet. La fréquence des céphalées mérite à son sens que le médecin s’en préoccupe. À propos de la migraine, il rapporte qu’elle a la particularité de mettre le médecin et le patient d’accord bien qu’elle représente une grande souffrance. Le médecin n’estime pas nécessaire de s’en occuper car elle résiste à son art et le patient s’en remet à la nature.
Il consacre un chapitre aux causes prédisposantes. Il s’appuie sur une solide bibliographie. Il rapporte notamment l’hérédité, l’apparition des règles chez les femmes. En revanche, il explique la forte proportion de femmes par les particularités de leur système nerveux, leur mode de vie qui les expose à des difficultés et des chagrins qu’elles doivent gérer en secret. Il rapporte les fragilités digestives souvent citées par les médecins qui se sont intéressés à la migraine comme Tissot. Comme facteur prédisposant externe, il cite les conditions atmosphériques.
Dans un autre paragraphe consacré aux causes de la migraine, il déclare : « Ce qu’il y a de certain, c’est que toutes les causes qui paraissent de nature à appeler une légère surexcitation soit vers les centres nerveux eux-mêmes, soit vers les extrémités nerveuses épanouies dans les organes des sens, doivent être considérées comme pouvant chez les personnes prédisposées déterminer un accès de migraine ».
1932 après J.-C. – Harold WOLFF
Il a beaucoup travail sur le concept neurovasculaire de la migraine. Bien que certains chercheurs aient déjà évoqué le rôle des vaisseaux sanguins, il est le premier à en apporter une démonstration expérimentale.
Source : Chapter 1 – History of migraine
De nos jours
De cette période à aujourd’hui, les recherches ne se sont pas arrêtées et se poursuivent encore. Sans entrer dans les détails, le système trigémino-vasculaire, la dépression corticale envahissante, le rôle de l’hypothalamus, l’implication du niveau de certains neurotransmetteurs ont fait l’objet de nombreuses recherches. Des examens d’imageries et neurophysiologiques dans le cadre de recherches ont permis de démontrer ou d’invalider des hypothèses. Il reste encore beaucoup à explorer.
Les dernières découvertes majeures
- Migraine et génétique (2013) : Annonce de la découverte du premier gène lié à la migraine commune. En 2023, ce sont 180 gènes qui sont déjà identifiés.
Sources :
Découverte d’un premier gène impliqué dans la forme commune de la migraine
Migraine genetics: Status and road forward
- BRAIN PRICE (2021) : Quatre neuroscientifiques de renommée internationale, Lars Edvinsson (Suède), Peter Goadsby (Royaume-Uni/États-Unis), Michael Moskowitz (États-Unis) et Jes Olesen (Danemark) ont eu l’honneur de recevoir le Brain Price pour l’ensemble de leur travail de recherche commun sur les anti-CGRP. Il a fallu plus de 40 ans après la découverte du rôle du CGRP dans la migraine, pour que des traitements le ciblant soient commercialisés.
- Le PACAP (2024) : à l’instar du CGRP, le PACAP est un polypeptide impliqué dans les mécanismes physiopathologiques de la migraine et constitue une piste prometteuse pour le développement de nouveaux traitements.
Source : CAP ou PACAP !?
Migraine et santé mentale
La migraine ne figure pas et n’a jamais figuré à ma connaissance dans la classification des maladies mentales. (voir Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux).
Toutefois, les études montrent que les troubles dépressifs et anxieux sont statistiquement plus fréquents chez les personnes migraineuses que dans la population générale. De même, les antécédents de maltraitance durant l’enfance ou de stress post-traumatique y sont également plus souvent retrouvés.
Source : Unraveling the connections between migraine and psychiatric comorbidities: A narrative review
Conclusion
Appel à la prudence
Nous pouvons constater qu’aujourd’hui encore persistent des modèles de pensée vieux comme le monde qui font le lit des fakes news et malheureusement contribuent à l’errance diagnostique. Le plus grave est que certaines pratiques peuvent induire des troubles physiques ou mettre les patients sous emprises.
- La théorie humorale subsiste à travers toutes les prescriptions de purge recommandée par des praticiens de diverses obédiences. Elle consiste à débarrasser le corps de substances variées qui seraient la cause de la maladie. On pourrait y relier la pratique du biomagnétisme qui consisterait à débarrasser le corps de toutes les énergies usées. Une patiente a rapporté que ses parents l’ont emmenée voir un guérisseur qui l’a flagellée avec des branches de saule pour extraire la maladie.
- La légende de la crise de foie. Elle est un héritage de la théorie des humeurs et notamment de la bile jaune. Elle a contribué et contribue encore trop souvent à l’errance diagnostique. Les symptômes digestifs sont parties intégrantes des mécanismes de la migraine. La fringale avant la crise en est un signe annonciateur. Comme nous l’avons vu, cette théorie remonte à au moins 1500 ans avant JC.
- Les théories de possessions par des esprits ou démons persistent encore. De nombreux patients, qui ont tout tenté, ont rencontré divers thérapeutes qui ont posé comme cause des migraines la souffrance d’un ancêtre mort il y a des siècles dans une guerre ou d’autres suggestions du même genre. Cette pratique a pour nom décodage biologique.
Dans son nouveau rapport, la Mission interministérielle de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) s’alarme de la propagation des pratiques de soins non conventionnelles, y compris à l’intérieur d’établissements de santé. En effet, entre 2022 et 2024, ce sont 37% des signalements qui s’y rapportent ce qui en fait la première cause de plaintes devant les dérives de religions. Ces pratiques de soins ou de bien-être non réglementées et non validées scientifiquement peuvent conduire à des dérives, soit en raison de leur dangerosité propre, soit en raison de l’absence de formation réglementée et/ou validée des praticiens qui les mettent en œuvre.
En cas de doute, vous pouvez consulter le site du gouvernement : https://www.miviludes.interieur.gouv.fr
Le rôle du vocabulaire.
L’histoire du mot migraine qui en 1200 après JC, avait pour signification « tu m’agaces, tu m’ennuies » pourrait expliquer le manque de tolérance envers les migraineux et leurs symptômes.
La définition de la migraine dans les divers dictionnaires assimile la migraine à une douleur à la tête. Les patients pâtissent de ces représentations et théories qui contribuent à la stigmatisation.
Qu’on se le dise, la migraine est une maladie neurologique d’origine génétique. Elle est reconnue par l’OMS comme la seconde maladie neurologique invalidante après l’AVC, la première pour les enfants. Parmi toutes les maladies, elle demeure la seconde maladie invalidante et la première chez les femmes jeunes.
Mis en ligne le 25 avril 2026